Amel Liban en action

Newsletter de janvier 2026

Alain Dontaine revient du Liban à l’invitation de nos amis libanais.

Étrange pays que le Liban. Un pays qui n’est pas en guerre mais qui est bombardé plusieurs fois par semaine et pas seulement à proximité de la frontière israélienne. Un pays où des gens meurent sous les bombes et où des hangars de matériels de BTP sont détruits régulièrement. Un pays survolé en permanence par les drones israéliens, façon de dire « on vous surveille, on décide de frapper qui on veut, où on veut et quand on veut, donc tenez-vous tranquille et courbez l’échine ». Un pays où cette menace permanente pèse aussi sur les casques bleus de la FINUL. Un pays dont les habitants ont « une mentalité commune en tant que libanais mais pas d’identité » me dit mon ami Kamel, président d’Amel Liban. Un pays donc sans identité nationale. Un pays très divisé entre plusieurs confessions qui forment des communautés différentes où il y a très peu de mariages mixtes. Un pays de 6 millions d’habitants environ (le dernier recensement remonte à plusieurs dizaines d’années) avec 2 millions de réfugiés syriens (chiffres approximatifs là aussi). Si une petite partie est retournée en Syrie après la chute de El Assad, d’autres sont déjà
revenus après les persécutions en direction des Alaouites et des Druzes. Enfin, il y a aussi plus de 200 000 réfugiés palestiniens, (là non plus, pas de statistiques très précises) qui sont là, eux, depuis plusieurs dizaines d’années. Un pays où le taux de pauvreté est extrêmement élevé — après l’explosion dans le port, la dévaluation de la livre suite à la très forte inflation et la guerre de 2024, désormais 78 % de la population serait en dessous du seuil de pauvreté — et où seule une toute petite proportion de la population est extrêmement riche (ce que j’ai pu constater avec les voitures de luxe vues dans la rue ou encore ces magasins des centres commerciaux
modernes qui pratiquent les mêmes prix que chez nous, en France). Un pays où il n’est pas rare de cumuler 2 voire 3 emplois pour s’en sortir. Un pays où on me dit qu’il n’y a presque plus de classe moyenne. Un pays étrange aussi, dans la mesure où il y a certes un État mais un État incapable d’assumer sa fonction d’État social/providence, c’est-à-dire qui offre une protection sociale à sa population. Un État incapable de prélever l’impôt dans de bonnes conditions. Un État qui ne peut
dès lors que se limiter à quelques fonctions régaliennes.

C’est cette situation qui fait la raison d’être de Amel, l’ONG qui m’a invité et que je représente, avec d’autres, en France.
Amel se substitue en partie à cet État et pallie l’absence de structures étatiques dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’aide pour tous les habitants, y compris femmes, enfants, réfugiés et migrants. C’est-à-dire que s’il existe un ministère de la santé, ce ministère se limite à construire des partenariats. Par exemple celui avec Amel au sens où le ministère octroie une certification pour l’ouverture d’un centre de santé. À partir de là, la totalité de ce qui se fait dans ces centres est organisé, géré, payé par Amel.
Le ministère de la santé se contente de fournir quelques médicaments mais en quantité bien moindre que les médicaments fournis par Amel et par un autre programme qui est YMCA.

C’est ainsi qu’Amel a 40 centres de santé et de protection dans la totalité du Liban. Il s’agit de centres de santé, de centres d’action sociale, éducative, de formation, de soutien, …
Bien sûr, on y trouve la médecine générale, mais aussi des soins gynécologiques, ophtalmologiques, de la dentisterie, des pédiatres, et même des podologues, psychologues, psychiatres qui délivrent tous des prescriptions. Dans les centres se trouvent aussi des pharmacies qui délivrent les médicaments correspondants à ces prescriptions. Certains médicaments sont donnés gratuitement aux plus pauvres, d’autres sont payants, mais à un prix extrêmement modique, souvent de l’ordre de un à deux dollars au maximum.

L’action sociale se déroule également dans ses centres, quelquefois dans le même centre de santé, quelquefois dans un centre à proximité.
On y pratique de la protection contre les violences de genre, en faveur des femmes, des personnes LGBT, mais on fait aussi du soutien scolaire le soir pour les enfants, soit scolarisés en difficulté, soit enfants non scolarisés qui, avec un système de maraude, sont suivis avec l’objectif de les ramener petit à petit dans le système scolaire, objectif souvent atteint. C’est ainsi qu’Amel suit plus de 10 000 enfants scolarisés. Au total, ce sont plus de 220 000 patients qui sont suivis régulièrement par les centres de santé ou par les équipes mobiles qui vont dans les quartiers les plus pauvres, les camps de palestiniens ou de syriens. Et encore des milliers de personnes qui suivent les cours du soir, dont des femmes dans le cadre des programmes pour leur autonomisation.

Si les bombardements israéliens n’ont pas visé directement nos structures, plusieurs ont néanmoins été endommagées du fait de la violence des explosions à proximité. J’ai pu voir, en plein centre-ville, y compris à Beyrouth, des immeubles rasés un par un. Image très impressionnante ! On est encore très loin d’avoir reconstruit même si la résilience de la population force le respect car le premier réflexe est toujours de revenir sur les lieux de l’habitation et de s’y réinstaller. L’attachement à la terre, me dit-on, est une caractéristique de ces populations, aussi bien libanaise que palestinienne. Personne ne compte bien entendu sur Israël pour payer le coût exorbitant de ces destructions, ce qui pourtant devrait être le cas.

Sur le plan humain, on parle de plus de 3 000 morts et 14 000 blessés ; sur le plan matériel, la Banque mondiale a produit une estimation fin 2024 de 6,8 milliards de dollars, à laquelle s’ajoute un coût économique du fait de la guerre de plus de 7 milliards. Et les bombardements continuent malgré la trêve signée en novembre 2024. Des milliers de logements détruits, des villages entièrement rasés dans le sud, des infrastructures en cendres, des sols pollués avec, entre autres, l’utilisation de bombes à phosphore blanc… mais la vie continue au Liban.

Comme à Gaza, les journalistes, les services de secours et autres personnels infirmiers ont été visés et ont payé un lourd tribut. Mes interlocuteurs sont unanimes sur deux points : la violence de la guerre de 2024 a largement surpassé celle de 2006 et le cessez-le-feu à Gaza, qui est certes une bonne chose pour les gazaouis, accroit le risque au Liban.
« Ils vont pouvoir concentrer leurs forces sur nous » me dit-on…

Merci à nos amis libanais pour l’extraordinaire accueil qu’ils m’ont réservé, merci pour ce que vous êtes et ce que vous faites : avec vous l’humanité a encore un avenir malgré la barbarie environnante. Nous allons renforcer nos liens avec vous et lancer d’ici peu en France une opération de solidarité avec les femmes libanaises.

Centre-ville largement détruit de Khiam. L’espace vide était constitué d’immeubles.

Notre centre de santé de Khiam, détruit par l’armée israélienne mais en partie reconstruit avec l’aide de la FINUL

Même 5€ peuvent faire la différence !

Merci pour votre solidarité.