Newsletter de janvier 2026
Ces derniers mois, et notamment en septembre 2025, une série de mobilisations sociales d’une intensité rare traverse plusieurs pays du Sud global, dont par exemple le Népal, l’Indonésie, Madagascar, le Maroc et le Pérou.
Si les contextes diffèrent, un même fil rouge semble émerger. Celui d’une jeunesse qui refuse d’être la variable d’ajustement d’un système économique et politique devenu trop brutal. Ces mobilisations sont qualifiées par les médias comme les mobilisations de la génération Z dit “Gen Z”.
Cette génération Z correspond aux personnes nées de 1997 à 2012, qui ont aujourd’hui entre 15 et 30 ans. Ces jeunes ont évolué dans un environnement très connecté. Ils ont connu l’émergence et la démocratisation des réseaux sociaux. Mais ils ont surtout grandi dans un monde incertain, avec une instabilité politique et économique grandissante. Cette approche générationnelle, dont les médias sont
friands, est certes pertinente mais également assez limitée.
Au Népal, le 4 septembre 2025, le gouvernement décide de bloquer les plateformes de réseaux sociaux (excepté TikTok en raison des relations avec la Chine). Cette décision est prise en réaction aux nombreuses vidéos virales dénonçant le train de vie fastueux des élites du pays, notamment d’une jeunesse dorée appelée “népokids”, face au quotidien d’une population dont 70 % vit sous le seuil de pauvreté. Ces vidéos partagées par des dizaines de milliers de personnes mettaient en lumière les inégalités de richesse présentes dans le pays.
Suite à cette interdiction, les jeunes de la Gen Z s’organisent sur TikTok pour se mobiliser en masse le 8 septembre 2025. La simple marche initialement prévue durera deux jours, pendant lesquels la jeunesse népalaise se révolte contre le pouvoir en se filmant sur les réseaux sociaux. Le parlement est en partie incendié. La répression policière fait 72 morts.
Le 9 septembre, le Premier ministre est contraint de démissionner. Par la suite, les jeunes vont s’organiser d’une part pour réparer un certain nombre de destructions et d’autre part sur un réseau social pour élire une Première ministre par intérim, Sushila KARKI, ancienne juge anti-corruption, afin d’organiser des élections au printemps 2026.
À Madagascar, la colère éclate face aux coupures d’électricité et aux pénuries d’eau nombreuses et fréquentes, qui perdurent depuis des années. Le pays possède beaucoup de richesses, mais ces dernières, étant accaparées par le colonialisme et le post-colonialisme, ne profitent pas au développement économique du pays ni à la population locale (environ 75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté). De nombreux pays, dont la France, maintiennent au pouvoir depuis des décennies des élites corrompues.
À Antananarivo, le 25 septembre 2025, la jeunesse dresse des barricades, incendie des équipements et s’en prend à des symboles du pouvoir. Le gouvernement instaure rapidement un couvre-feu. La répression fait de nombreux morts. Ces protestations surviennent après des années d’inégalités aggravées, où l’accès aux services publics de base ne cesse de se dégrader.
Fin septembre, le Président RAJOELINA dissout le gouvernement. Mais suite au ralliement en octobre de l’armée à la jeunesse , celle-ci étant composée de nombreux jeunes précaires, le Président est contraint de fuir le pays, avec l’aide de la France. Depuis fin octobre, le Colonel RANDRIANIRINA a pris le pouvoir, suspendu la constitution et mis en place un gouvernement transitoire pour sortir de la crise.
Au Maroc, le collectif GenZ 212 lance un appel à manifester le 27 septembre 2025, dénonçant les inégalités sociales, les difficultés d’accès aux soins, la corruption, la crise du logement et des investissements publics jugés déconnectés des besoins (notamment dans le cadre des grands projets sportifs). Les rassemblements, souvent spontanés, dégénèrent dans plusieurs villes : véhicules renversés, incendies, heurts avec la police. Plus de 400 personnes sont arrêtées, tandis qu’Amnesty International critique l’usage disproportionné de la force. Début octobre, les organisateurs suspendent temporairement les manifestations…mais la contestation reste vivace. La monarchie n’est pas remise en cause par ce mouvement, mais c’est le système économique qui l’est. La génération Z représente un quart de la population du Maroc, dont la moitié des jeunes sont au chômage.
Les points communs de ces différentes mobilisations sont multiples.
Tout d’abord, comme noté par les médias, ces mouvements sont des protestations de la jeunesse de la Génération Z. C’est sur ce point que s’est fait le marketing médiatique. Effectivement, c’est cette Gen Z qui est au cœur de ces révoltes. Mais ce n’est pas la première fois dans l’histoire que les jeunes se mobilisent. En France, on peut facilement citer Mai 68, 1986 contre la réforme Devaquet, 2006 contre le CPE, 2018 contre parcoursup, etc. La Gen Z n’est donc pas la première génération à organiser des mouvements sociaux.
Cependant, cette génération, très souvent décriée pour un soi-disant manque de professionnalisme par certains anciens trop fainéants pour s’intéresser à elle, se caractérise par un élément nouveau au niveau mondial, qui est l’interconnexion par les réseaux sociaux.
Ces jeunes ont en effet connu l’essor des réseaux sociaux et dans tous les pays ils sont parfaitement à l’aise avec l’utilisation du numérique. De ce fait, ils peuvent plus facilement interagir entre eux, voir ce qu’il se passe ailleurs. La preuve évidente de cela est la concordance de temps entre ces mobilisations du second semestre 2025. Les jeunes de ces pays ne sont pas coordonnés entre eux, mais ils ont vu les mobilisations des autres pays.
Ces cultures communes existaient déjà avant, avec l’avènement de la globalisation et de l’impérialisme culturel des pays du Nord, mais les réseaux sociaux ont intensifié cette dynamique. La pop culture est de plus en plus internationalisée. Aujourd’hui, un Népalais, un Indonésien, un Philippin, un Malgache, un Marocain, un Français et un Péruvien ont tous en commun d’avoir vu One Piece, de connaître l’esprit de ce manga et d’être capable de se réapproprier le drapeau de Luffy pour en faire un symbole révolutionnaire dans leur révolte.
Il faut donc sortir des limites essentialistes du marketing médiatique mis en place autour de l’analyse générationnelle. Les jeunes sont multiples et extrêmement diversifiés, mais ce qu’ils ont en commun, ce sont des références culturelles. C’est cela l’élément différentiel de cette génération. Nul doute que cette dynamique sera encore plus prononcée avec la génération alpha et les suivantes.
Par ailleurs, l’autre point commun de cette génération, c’est que grâce aux réseaux sociaux ils ont pu encore plus constater les inégalités entre les classes sociales au sein même de leurs pays, entre une élite fastueuse et un peuple précaire.
La grande critique que l’on peut faire au marketing médiatique autour de l’analyse générationnelle est d’ailleurs l’invisibilisation de la lutte sociale. En essentialisant les jeunes comme des “rebelles par essence” avec tels ou tels défauts, on omet de dire que si ces jeunes se mobilisent c’est parce qu’ils sont précaires et opprimés par les systèmes économiques et politiques.
En effet, dans toutes les mobilisations de ces pays en 2025, les contextes sont similaires. Ce sont des pays du Sud global avec une population jeune, qui subit la précarité.
Les inégalités sociales sont importantes. La corruption des élites entretient leur domination. Les services publics de base sont défaillants. Ces jeunes n’ont pas de perspectives d’avenir et en même temps ils voient la jeunesse dorée profiter de tous leurs privilèges de manière ostentatoire.
Dans toutes ces mobilisations, les revendications sont des revendications sociales.
Pour prolonger cette idée, ces mobilisations ne relèvent pas d’un mouvement coordonné à l’échelle internationale. Elles ne partagent ni organisation commune, ni stratégie concertée, ni orientation politique uniforme. Pourtant, leur simultanéité n’est pas un hasard.
Les médias parlent volontiers de “révolte globale de la génération Z”, mais cette lecture est trop simpliste. Certes, les jeunes constituent le cœur de ces mouvements et utilisent les réseaux sociaux pour documenter les abus, coordonner les rassemblements ou s’inspirer d’autres mobilisations, les jeunes Marocains citant par exemple explicitement les manifestations malgaches. Mais cette convergence n’a rien d’un projet idéologiquement structuré. Comme expliqué précédemment, elle découle d’un monde où les circulations d’images, d’idées et de colères sont instantanées.
Surtout, si ce sont des jeunes qui se mobilisent massivement, c’est aussi parce que ce sont les plus précarisés, les plus exposés au chômage de masse, à la cherté de la vie, à la fragilisation des services publics. Historiquement, les grandes secousses sociales commencent souvent par eux. Les jeunes vivent l’insécurité économique de manière plus directe, plus brutale, et avec moins de protections.
Ce qui relie ces soulèvements de jeunesse, c’est moins une génération qu’un système.
Celui d’un capitalisme devenu plus dur, plus inégalitaire, plus instable. Les manifestations de 2025 surgissent dans un monde où le coût de la vie explose, les États réduisent ou dérégulent les protections sociales, les services essentiels (électricité, eau, logement, éducation) se dégradent, les jeunes sont confrontés à des horizons fermés, la corruption et l’impunité minent la légitimité des gouvernements, et où la crise climatique accentue tout cela.
Dans ce contexte, la résistance de la jeunesse n’est pas une mode, ni une génération de “rebelles par essence” comme le laisse entendre le marketing médiatique. Elle est l’un des symptômes d’une société globale en déséquilibre profond.
Les mobilisations de la Gen Z ne sont pas le résultat d’une coordination internationale, mais elles sont le résultat de contextes similaires amenant à des revendications communes de classes et des méthodes communes générationnelles.
Ce que révèle la simultanéité de ces mobilisations de la Gen Z de septembre 2025, c’est une brutalité systémique du modèle d’accumulation des richesses, dont ces mobilisations sont l’un des nombreux symptômes.
Il faut néanmoins rester prudent. Chaque pays possède son histoire, son économie, ses griefs propres. Les manifestations malgaches ne sont pas les marocaines, qui ne sont pas celles du Népal. De plus, ces mouvements initiés sur les réseaux sociaux sont très mobilisateurs sur le court terme grâce à la reprise des éléments culturels communs, à des organisations horizontales et décentralisées. Mais ce manque de structure a souvent été une limite pour la poursuite des changements sur le plus long terme. Dans chacun de ces pays, les destins de ces mobilisations seront sûrement différents, comme ce fut le cas avec les mouvements de 2019 en Algérie, Chili, Soudan et Liban.
Il n’existe pas une seule cause, mais une constellation de causes qui révèlent ensemble les limites d’un modèle dysfonctionnel.
Ces mouvements ne forment donc pas un soulèvement mondial, mais plutôt une série de tremblements sociaux synchrones, qui témoignent d’une même crise. Celle d’une humanité confrontée aux dérives d’un système économique devenu incompatible avec les besoins fondamentaux de la majorité.
Et c’est précisément dans ces moments de rupture que le rôle des acteurs humanitaires reprend tout son sens : soutenir, protéger, documenter, accompagner, mais aussi analyser, comprendre et témoigner. Car ces secousses, à Katmandou, Antananarivo ou Casablanca, nous rappellent que la dignité humaine reste une exigence, pas une variable d’ajustement.
Ludovic BRUN